19 mars 2007
Nous ne t’oublierons pas …
Je l’ai découvert sur mon transistor de poche qui captait laborieusement la Chaîne Inter sur bande AM. Je me suis délecté, plus tard, de ses jingles sur un système audio bricolé, auquel j’avais, ingénieusement pensais-je, adjoint des hauts parleurs récupérés sur de vieux et robustes postes radio. Quelques années après, c’est sur une chaîne Hi-Fi que j’ai aussi religieusement siroté Boogie d’Alifi Hafid. Aujourd’hui, le maître a tiré sa révérence. Comme des milliers d’autres, je me sens un peu orphelin.
Dans mon esprit de passionné, Alifi Hafid avait toujours eu l’allure d’un superman. Je l’imaginais en jeans Wrangler ou Lois, en chapeau de cow-boy, l’allure athlétique, une mallette à la main pleine à craquer de 33 et 45 tours à peine sortis des presses.
« Tatsme3 Boogie ? Hadak Houa Alifi Hafid », m’avait soufflé, un matin de juillet 1990, un collègue de stage dans un couloir de la RTM. Mon regard se porta sur un homme de la quarantaine, à l’allure avenante, au front dégarni, portant, comme aurait pu le faire mon père, une chemise blanche et un veston à carreaux. C’était donc lui. Aux antipodes de mon héros. Pourtant, le mythe n’en prit pas une égratignure.
Il tint, Allah y Rahmou, quand nous lui fûmes présentés, à offrir un pot dans un café de la rue El Brihi, aux deux jeunes bleus de la maison. Nous discutâmes … Musique ! J’osais à peine risquer un avis face à ce monument. Mais j’eus tout le loisir de découvrir, au-delà de l’animateur vedette, du maître des platines, le véritable mélomane, humble, généreux et disponible. Entre deux gorgées de ses analyses des nouveaux courants de la world music, je me délectais à l’avance de la mine que feraient mes copains quand je leur raconterais, le soir au café.
J’ai continué à écouter Boogie, à être au RDV des « best of the Old », « Back in the time », « coin de la Country ». Désormais les notes de sa programmation sous-tendaient un visage avenant au sourire indulgent de grand frère.
Adieu Mahfoud ! Nous ne t’oublierons pas.
28 janvier 2007
Woody Allen et Bel Houdhoud
Les amateurs de jazz, dont je me targue à mes moments de faire partie, savent que le grand Woody Allen est un virtuose de la clarinette, qu’il a jusqu’à très récemment maniée avec bonheur chaque lundi dans un Pub de Manhattan, à la tête de son New Orleans Jazz Band.
A chaque fois que je survole avec bonheur le très riche répertoire de ce jazz band, le magnifique Pappy_s_B_Flat_Blues ne manque pas de me faire choir, presque lascivement, dans ce passé pas si lointain de chasseur passionné.
Une clarinette, deux trompettes et un trombone jacassent interminablement dans une cacophonie qui sent le soleil brûlant et l'indolence de la Nouvelle Orléans. Sur fond de piano, de basse et de percussions discrets.
Je partais, mon calibre 9 mm en bandoulière, quand le soleil avait à peine franchi le seuil du zénith. Dans une chaleur étouffante, je me dirigeais, sûr de mon affaire, vers une longue allée bordée de cyprès, haie naturelle marquant la frontière entre notre domaine de celui des voisins.
Là, des dizaines d’espèces d’oiseaux venaient a chaque mi-journée soustraire leurs couleurs à la morsure du soleil d’août. Moineaux, Bouvreuils, Moucherolles à ventre jaune, Mesanges... parfois un Merle noir, entonnaient une joyeuse cacophonie qui guidait mes pas de chasseur. J’avançais l’oreille tendue vers les cimes des majestueux cyprès, le regard, exercé, guettant le moindre mouvement dans le tapis jaunâtre tapissant le sol craquelé.
Au Pub de Manhattan, la clarinette, les deux trompettes et le trombone poursuivent leur chamaillerie tranquille, haussant à peine le ton. Les trompettes soulignent d’un sifflement admiratif les anecdotes coquines d’une joyeuse clarinette, que le sage trombone semble désapprouver de loin.
Sur les branches ombragées de mes cyprès, les oiseaux s’apostrophent, se sifflent, se huent, doucement, ménageant leur souffle. J’avance épiant le chef d’orchestre, Belhoudhoud, le magnifique ! Lui ne chante pas. Jamais personne n’a entendu sa plainte. Il lui suffit de tendre ses ailes, de dresser sa huppe, pour que jaillisse une myriade d’arcs- en – ciel, éclipsant tous ses rivaux. Dédaignant les branches des communs, il règne sur son monde depuis le sol craquelé qu'il arpente de son pas saccadé.
La légende raconte que son regard perçant parvient sept pieds sous terre, que son sang confère intelligence et sagesse, que ses plumes assurent la bonne fortune. Je traque ce gibier fantastique le cœur haletant. Dès que je perçois au loin les arcs-en-ciel, je me jette à terre, rampe sous la poigne du soleil, me fond dans les herbes asséchées, gagne mètre par mètre l’honneur de surprendre Belhoudhoud. Quand sa huppe se dresse, inquiète, je me fige détournant le regard pour échapper à ses prunelles de feu noir. Dès qu’elle s’abaisse, la traque reprend, lente et silencieuse, sur fond de jacasseries en sourdine.
Les jours de chance, rares, Belhoudhoud distrait se laissait approcher... Mais, souvent, à l’instant même où il était enfin aligné sur la mire, avant que le doigt tremblant de stress n’atteigne la gâchette, mille arcs-en-ciel illuminaient son envol.
11 décembre 2006
Le rapt de la reine … ( suite et fin )
Comble de malchance, ma mère avait eu une très mauvaise journée. Si cette berbère au caractère bien trempé avait quelque chose en horreur, c’était bien le gaspillage et la dilapidation. Or, ce funeste jour, elle avait eu à déplorer la perte d’une trentaine de poussins, éclos d’une semaine à peine et promis à un avenir florissant de frarej et 3atougates.
Laïka, la chienne déjà mal-aimée pour son absence désespérante d’agressivité, n’avait ce jour-là fait qu’une bouchée des trente poussins dont Lhajja avait méticuleusement suivi la gestation sous le duvet douillet de deux poules, royalement installées pour l’occasion dans le confort d’un vieux réfrigérateur réformé.
Laïka, grande amatrice de gallinacés, de préférence tout frais, n’en était pas à son coup d’essai. Elle n’avait cependant jamais pu être mise en cause, jusqu’à ce que la finesse de son palais la perde. La malheureuse, si elle affectionnait particulièrement la chaire de poulet, était cependant très peu portée sur le goût de leurs viscères. Si toutes les autres fois elle avait eu l’instinct de consommer loin de sa niche, cette fois-ci, probablement enhardie par une incroyable impunité, elle s’offrit le luxe de savourer tranquillement les délicieux poussins dans sa niche, abandonnant sur place restes de duvet et qchaoueche.
Dès qu’elle découvrit l’horreur, le sang berbère de ma mère ne fit qu’un tour. Elle chargea Ttir de lui ramener la coupable confirmée et de l’attacher à un arbre et partit chercher une branche de poirier bien longue et bien effilée.
« Ha, ya lbeghla dial lekraresse ? 3lach ma klitiche lgansa ? hein ? Kouli lgansa ya bent lehram!!! kouli !!!! » s’écriait-elle à mesure que la tige de poirier fouettait l’air et s’abattait sur les flancs de la pauvre Laïka, qui débattait, criait, montrait les crocs. La facture de trente poussins beldiyine était plutôt salée, sans compter les arriérés de tous les coquelets et poulettes mystérieusement disparus depuis quelques semaines.
La pauvre chienne ne comprenait pas qu’on puisse lui demander, en joignant le geste à la parole, de poursuivre un festin pour lequel elle était sévèrement punie. Dans la logique courroucée de ma mère, l’abandon des qchaoueche là où s’égaillaient, le matin-même, trois dizaines de petites touffes brunâtres, était aussi grave que le larcin lui-même. Laïka, la gallinaçophile, une fois sa correction reçue, fut bannie, Ttir ayant été chargé de l’exiler dans un lointain douar.
Lhajja n’était donc pas dans les meilleures dispositions quand Annachra Assari3a lui fit son rapport cinq minutes à peine après nous avoir découverts meurtris dans la grange. La justice divine étant souvent prompte, l’oiseau de mauvaise augure, récolta sur le champ une claque pour avoir dérangé, par de si mauvaises nouvelles, le sommeil agité de ma mère.
Nous avions, quant à nous, à peine eu le temps de quitter la grange et de nous composer une contenance, quand ma mère ouvrit la porte de la cuisine. « Malkoum ??? », « Abdellah ? Ach taddir Hna ? » , « ach ddakoum le nhel ? ouach hmaqitou ? ». Nous n’avions aucune réponse recevable à opposer à cette première salve de questions, mais nous savions par expérience que le plus important à ce moment-là était de cacher, quel qu’en soit le prix, les dégâts corporels que nous avait infligé l’ennemi. Aussi nous mettâmes-nous à cafouiller, bredouiller et emmêler l’esprit encore endormi de Lhajja dans une foule de détails ayant pour seul objectif d’occulter le chapitre piqûres.
Nous y réussîmes en partie, expliquant que la boite à outils semblait avoir le jour-même, accueilli une colonie d’abeilles, que Adballah avait découverte l’après-midi. Ce dernier, une fois rentré chez lui, s’était rappelé de la chose et était revenu m’en informer afin d’éviter tout accident. Nous étions donc allés vérifier sur place et avions essayé de recouvrir la ruche d’une nappe en plastique afin de la préserver contre un éventuel vol en attendant lendemain. Ce après quoi nous étions tranquillement rentrés à la maison.
Lhajja à demi-convaincue nous sermonna quand même un bon quart d’heure pour notre kheffa, nous invitant à imaginer ce qui serait arrivé, si les abeilles nous avaient attaqués…. Elle nous interdit formellement de nous approcher de la zone sud, jusqu'à ce qu’un connaisseur vienne déplacer la ruche.
Nous nous esquivâmes heureux de nous en tirer à si bon compte. De passage devant la fenêtre de la cuisine, nous vîmes annachra assari3a en pleurs et, méchamment, en oubliâmes le feu des dards.
28 novembre 2006
Quinze mille balles le pet !
L’énorme vache, gonflée à bloc, gisant par terre, exhala péniblement deux soupirs, tendit ses membres dans un ultime effort et rendit l’âme sous nos regards impuissants. L’une des sept vaches laitières houlandiates, importées via l’office à grands frais, venait de passer de vie à trépas en un petit quart d’heure, infligeant à la ferme une perte sèche de quinze mille dirhams, sans compter le manque à gagner en centaines de litres de bon lait et en veaux et vachettes de race améliorée. Catastrophe !
Nous l’entourions, encore sous le choc, essayant de comprendre la cause de cette mort subite, quand arriva en courant Mohamed Leqraa, le voisin appelé à la rescousse un quart d’heure plus tôt.
« Ya latif, ya latif, lekhlifa 3la moulana ! koune 3a heleltouha be3da », se lamenta-t-il se tapant les mains l’une contre l’autre. Et d’expliquer qu’en cette période de l’année, poussait dans certains fourrés une herbe maudite, dont raffolaient les vaches mais qui avait la propriété de dégager tellement de gaz dans les estomacs et intestins des pauvres bovidés, que ces derniers, incapables de respirer, mourraient par asphyxie.
Mohamed Leqraa, qui se prévalait d’une longue expérience d’éleveur, détailla ce qu’il aurait fallu faire. « Kan khasskoum teqbou liha hna bchi seffoute », précisa-t-il en posant un doigt expert sur un point précis du corps inerte, juste au dessus du flanc gauche, par où devaient sortir les gaz compressés. « Oulla cherrbou liha Tide, iyeeeehhh Tide dial tessbine, ha ou jriwe 3liha hetta tnefess !! », trancha-t-il.
Nous le regardions incrédules, ne nous imaginant nullement gaver de lessive des vaches d’import, dûment immatriculées, vaccinées et disposant même de carnets de santé. Nous creusâmes ensemble une fosse à l’autre bout de la ferme, tirâmes l’énorme dépouille par tracteur et recouvrâmes soigneusement de terre ce qui aurait dû être un investissement rentable.
Quelques jours après, alors que nous nous remettions à peine de ce coup dur, l’un des ouvriers déboula dans la cuisine, hors d’haleine, les yeux exorbités. « Wa lbegrate, wa lbegrate, wa tnefkhou !!! », cria-t-il.
Au diable le pedigree, le carnet de santé et toute la race des vétérinaires. Il fallait agir au plus vite. Nous n’hésitâmes pas une seconde. Quelqu’un versa une bonne moitié du paquet de Tide dans un sceau d’eau. Nous nous précipitâmes dans une cascade de bulles vers l’enclos, où nous trouvâmes, ahanant au bord de l’asphyxie, deux vaches aux ventres tendus comme des outres. Le sceau de lessive hyper concentrée fût partagé tant bien que mal entre les deux ruminants, que nous soulevâmes avec l’énergie du désespoir dans un concert de « Yallah, yallah …. Zid… Dfe3… Jer.. 3endak.. ». En moins de dix minutes, les deux vaches étaient gavées de Tide, mises sur pattes et poussées par six paires de bras affolés.
« ha ou jriwe 3liha hetta tnefess … », avait soutenu Mohamed Laqraa. Nous appliquâmes sa recommandation à la lettre. On ouvrit l’enclos et chaque trio se chargea d’une vache. Nous courûmes tant que nous pûmes, les uns tirant, les autres poussant, encourageant la vache de cris, de claques, de coups de pied, l’oreille guettant le pet de délivrance qui valait quinze mille dirhams. Quand les deux trios se croisaient, chacun affairé avec son ruminant, ils s’encourageaient, le souffle court, « Yallah, yallah, matouaqfouche, jer … dfe3 … Zid zid zid … ».
La course a bien dû durer une demie heure, avant qu’une série de formidables pets, qui sonnaient à nos oreilles comme le clairon de la cavalerie, ne vienne annoncer la délivrance de notre vache. La brave bovidée gratifia même nos efforts d’une bonne dose de marmelade verdâtre, embaumant … nassim al hadiiq. Presque au même moment les « Haaaaaa !!!!! » de l’autre trio nous confirmèrent que la deuxième vache était aussi tirée d’affaire.
Mohamed Laqraa, absent ce jour-là, vint le soir s’enquérir de notre mésaventure. Il recommanda, pas peu fier, « 3emmer Tide may khtakoum ! ». Nous suivîmes son conseil, mais nous nous gardâmes d’en toucher mot au vétérinaire.
03 novembre 2006
Ce soir … je SUIS
C’est la musique qui m’a réveillé. Si tant est que j’étais réveillé. Si tant est qu’il s’agissait d’une musique. Les vibrations sourdes, puissantes, tenaces s’immisçaient peu à peu dans mon esprit. Leur écho se répandait dans mon corps endolori de fatigue. De l’impact de ses ondes jaillissaient des éclats de conscience. Je prenais lentement pied dans la réalité.
Mes yeux écartèrent laborieusement les derniers voiles de Morphée, pendant que me prenait aux viscères la clameur virile, sauvage, primitive. Le rêve se dissipa. Soulevé par les vibrations, je fis quelques pas incertains vers la révélation.
Dans la vaste cour intérieure de la maison de mon grand père, une quinzaine de grands gaillards alignés en jellaba, selham et rezza donnaient la réplique à autant de femmes. Fiers, droits, beaux, les uns et les autres dressaient deux lignes compactes de part et d’autre de deux bnadria, faisant à chaque note vibrer les fondations de la vieille bâtisse. Les deux masses, traversées de la même houle, se cherchaient, se fuyaient, s’intimidaient, s’amadouaient...
A quelques heures de l’aube, dans une propriété perchée sur les hauteurs de l’Atlas, tout près des étoiles, dans une nuit glaciale qu’entamaient à peine de grands feux crépitant de milliers d’étincelles, le mariage de mon cousin battait son plein. Je découvrais mon premier Ahidous.
Ce soir, trente ans après, casque sur la tête, résonne à plein volume dans mes oreilles, la même clameur. Mon sang berbère reconnaît son tempo et s’emballe. Mes doigts, en transe, courent sur le clavier, vous esquissant les contours de ma résurrection.
Je ferme les yeux. S’élèvent devant mon esprit, au loin, les sommets enneigés de l’Atlas de mon enfance. Ils sont là mes guerriers farouches. Elles sont là mes guerrières. Leur unisson résonne encore dans la pierre meurtrie par le souffle du soleil et la poigne du blizzard. Ils sont là les miens. Tous les miens. Au fond de moi.
Demain sera un autre jour. Ce soir je fais quelques pas décidés et me fonds dans la rangée des hommes. De mes entrailles jaillit, intacte, la même clameur. Mon âme bat la mesure.
29 octobre 2006
Halouuuuuufa hadi !
Je reviens de chez mon opérateur de téléphonie, heureux propriétaire -après conversion de mes points laborieusement accumulés- d’un terminal de dernière génération. Ca sait à peu près tout faire. Capter la radio, prendre des photos, des mini-vidéos, lire des MP3, gérer des applications … Vous connaissez la suite.
En explorant le menu, un souvenir remonte men qa3 lkhabia, comme on dit. Je pense à ma toute première montre à quartz. Elle a été la fierté et le tourment de l’année de mes douze printemps. Je suis tombé raide dingue à la seconde où je l’ai vue dans la vitrine d’un horloger. Une montre-bracelet qui indique l’heure en affichant des chiffres ! Le top du top ! Pas de Mouri lekbir, ni de mouri sghir. Pas besoin de Te3mar une fois par jour. Pas de panne de Mizane ou de cha3ra à craindre. De plus, elle affiche le jour, le mois, l’année et, miracle de la technologie, contient une minuscule lampe qu’on peut allumer pour lire l’heure zaama bellil ou au cinéma ;). Et le plus magique dans tout cela, fiha tlata dial lboutounate. Le rêve !
Acquérir une telle merveille, qui à l’époque coûtait une fortune, n’a pas été chose facile. Tous les stratagèmes manigancés auprès de mes parents s’étant révélés vains, je dû puiser dans mon patrimoine. Habitant dans une ferme, mes avoirs personnels se montaient alors à une douzaine de poulettes et coquelets en plus de la poule-mère. Une virée au souk hebdomadaire en compagnie de Ba Qeddour, Dieu ait son âme, me permit d’en tirer bon prix. C’est fier comme Artaban, que je me rendis séance tenante chez l’horloger, lequel, ayant remarqué mes quotidiennes pauses ébahies devant sa vitrine, écarta catégoriquement toute velléité de marchandage. Il ajouta même, comble de la sournoiserie, « n3elmek men daba a ouldi, lmaganate ilictronik ma fihoumche lgaranti, hite tay jiou men jaboune ». Rien n’y fit. Mordu jusqu’à l’os, j’échangeais la poule-mère, les poulettes et les coquelets contre la montre et courrais frimer devant mes copains.
Tout se passa à merveille les premiers jours. Je consultais la date vingt fois par heure, attendais impatiemment la tombée de la nuit pour allumer la minuscule ampoule jaune et montrais ce bijou à tout ce qui bougeait.
Mon bonheur s’arrêta brutalement ! Un jour funeste, mon regard faussement blasé se porta sur le cadran et, malheur, ne rencontra aucun chiffre. La terre cessa de tourner. Je tripotai fiévreusement tous les boutons, sans résultat. Au comble du désespoir, je me réfugiai dans ma chambre pour digérer cette moussiba. Quelques minutes s’écoulèrent et, miracle, la montre fonctionnait de nouveau. Je remerciai Dieu, le prophète, ses compagnons et toute la lignée des saints hommes. Je ressorti une fois calmé et, nouveau choc. Je conclus à une panne de pile et raclais mes fonds de poches pour en acheter une neuve. Mes tourments, que mon orgueil ne me permettait de confier, ne cessèrent pas pour autant. De joies en déceptions, je fus cette bouleversante découverte : Ma montre était allergique à la lumière du soleil !!! Je déterminais même le site exact de l’allergie au niveau des deux points qui clignotaient en permanence entre les heures et les minutes.
Après avoir fait le tour des mouagnia de la ville, qui manquaient de peu me mettre à la porte quand j’exposai le problème, je tentai mille et un moyens de soustraire ma montre aux rayons néfastes. Je me résignai ainsi au port permanent des manches longues. Quand ce ne fut plus possible, je confectionnai un couvercle de fortune, qui ne fonctionna jamais. Puis, je collai un bout de ruban adhésif qui, certes, protégea les deux points, mais cacha la moitié du minuscule cadran. Il fallait choisir entre lire l’heure ou laisser ces satanés rayons de soleil s’introduire subrepticement dans le cœur de ma mécanique de précision.
Mon calvaire dura, en silence, de longs mois. Jusqu’à ce que je me résignasse à dire : Adieu poule-mère, coquelets, poulettes ! J’offrais alors l’objet de mes tourments à Hamid Bousninate, le garçon de courses de la ferme, surnommé ainsi en raison de l’absence des deux incisives supérieures, qui, quand il vit la petite lumière jaune, s’écria les yeux ronds : «Halouuuuuufa hadi !!!!».
26 octobre 2006
Bergoune
Nous l’appellerons Bergoune dans ce récit. Il a été mon camarade de classe en première année du lycée. Chacun de vous a du avoir son Bergoune des années collège/lycée. Le mien n’était pas un méchant bougre. Disons seulement que la gentillesse se serait trop mal accommodée de son gabarit de mastodonte. Une espèce d’Adellatif Benazzou –quarante bons centimètres en moins-, la chevelure dense et crépue, le regard brillant, les lèvres charnues, la nuque en enclume de forgeron et les épaules qui vont avec.
Bergoune avait deux passions dans la vie. La boxe et les inventions. Il était redoutable dans l’exercice de l’une comme de l’autre. Dans la salle de sports qu’il fréquentait, on le surnommait Trax. Traduisez bulldozer. Au bout de quelques mois de présence assidue, Bergoune avait fini par mettre au tapis, sur le ring comme en dehors, tous les adhérents, l’entraîneur en prime. Il changea de salle, faute de partenaires. Ses nouveaux camarades connurent le même sort. Très vite Bergoune était devenu persona non grata dans toutes les salles de sport de la ville. Il se résigna à s’entraîner seul sur la terrasse de la modeste maison familiale, reportant toute sa fougue sur ses inventions.
Bergoune n’était pas méchant bougre, vous disais-je. S’il était dangereux, c’était surtout par une incroyable méconnaissance de sa force colossale, que décuplaient des colères aussi violentes que brèves. C’est vous dire que le Bergoune, personne ne se risquait à le contrarier. En cours d’éducation physique, sur le terrain de Hand Ball, ballon ou pas ballon, Bergoune évoluait confortablement dans une sorte de « zone de sécurité » en permanence déserte. La consigne dial drari, c’était « a3ti simètre al Bergoune, hssen lik ». Même le gardien de but l’appliquait à la lettre, Bergoune, malgré ses efforts sincères, n’ayant jamais pu assimiler la notion de zone. Il était donc, par la force des choses si j’ose dire, devenu le meilleur butteur de l’histoire du lycée.
Bergoune, banni des salles de sport, craint sur les terrains de toutes les disciplines connues, avait donc reporté sa fougue sur ses inventions. De préférence explosives. C’est ainsi qu’il se livra à une expérience parfaitement fumeuse en cours de mathématiques, que nous dispensait une sorte de néo-colon français, dont le principal mérite était d’avoir appris par cœur le Royaume qu’il nous dictait de mémoire. On était donc en cours de maths quand nous entendîmes une explosion sourde venant du fond de la classe, royaume – celui-là territorial- de Bergoune. Au moment nous prenait à la gorge une insupportable odeur de souffre brûlé. Bergoune venait de tester sa nouvelle bombe de dispersion de foules. A l’adresse du prof de maths qui se lamentait sur le désespoir de faire quelque chose de ces marocains incultes, il se contenta de lui adresser la plus méchante vanne qu'il connaissait ( en français s'entend ) « Tu me cherches ? Hein espèce de loup !!! ». Ce jour là, on nous donna quartier libre, nous conseillant de boire beaucoup de lait. Bergoune écopa, quant à lui, d’une semaine de suspension, pendant laquelle nous organisâmes un très réussi mini-tournoi de Hand Ball…
Il devait récidiver quelques semaines après en testant, en cours d’arabe, un génial système de transmission sans fil sur bande FM. Bergoune avait caché le récepteur, un vieux poste de radio traficoté, sous le bureau du prof, gardant l’émetteur sur lui. Le moment de l’essai venu, nous entendîmes s’élevant des entrailles du bureau du prof un métallique « Ha doua lberghoute, doua lberghoute !!! ». C’est tout ce qu’il avait trouvé en guise de test de son !
On ne la faisait pas à M. Tafish, qui en avait connu d’autres. On disait de ce bel palestinien, érudit et polyglotte, qu’il avait perdu sa main au combat. Il jouissait d’une aura de héro à nos yeux, qui brillât de mille feux ce jour-là. Sans même se retourner, il remarquera depuis le tableau … « inni asma3o Asouat hayaouanate !! ». Le génial palestinien aida le non moins génial marocain à remballer son matériel, après un bref exposé sur le mode de fonctionnement. Nous quittâmes le cours dans un brouhaha de rires.
Le jour où Bergoune franchit la ligne rouge, nous étions, mon ami Noureddine et moi, en première ligne. Bousculé par le prof de physique pour un retard de 5 minutes, sa colère éclata ! Il plût tellement de directs, d’uppercuts, de jabs et d’autres spécialités du genre sur le pauvre moul lphysique, que le temps que nous réagissions, ce dernier était à terre, sonné pour une bonne semaine.
Bergoune quitta le lycée ce jour là dans un fourgon de police. Dans son sillage s’évanouit la promesse d’un phénomène du ring et, qui sait, d’un Jimmy neutron marocain.
22 octobre 2006
Ras L3agba
Les internautes égarés sur ce blog, qui m'ont fait la politesse de parcourir ses quelques posts ont du se poser la question. L'agba news ? kifach ? Le titre de ce nouveau post vous aura sans doute renseignés.
L'histoire commence il y a plus de 25 ans. On était en cours d'arabe. Mon ami Noureddine, arrière latéral dans la classe, toujours à l'affut de quelque mauvais coup, assuré de s'en sortir grace à une vélocité que permettaient ses 45 kilos, me fait parvenir de main en main un billet plié en 20, jusqu'à ma position habituelle d'ailier gauche. J'ouvre la missive, je parcours ses quatres lignes, et mon sang, cocktail explosif de berbere et d'aarab, ne fait qu'un tour. Je lis la rage au coeur :
Oohhh que c'est bizarre
Tu as une tête de lézard
Ahhh quelle honte
Tu as une tete en pente
:p . Le bout de papier est déchiré en mille morceaux pendant que je mime à l'adresse de mon pote Noureddine, les détails de la raclée que je lui reserve, dans pas plus tard que 10 minutes, c'est à dire à la récré de 16h00. Comme vous vous en doutez, dès que le signal de la récré a été donné, Noureddine, lmoustiq pour les intimes, qui avait pris soin d'ébruiter la teneur de notre correspondance, avait déjà pris quelques enjambées d'avance. Notre course poursuite ce jour la devait durer plus d'une heure, dont le cours d'anglais programmé après la récré avait fait les frais. Pour ceux qui connaissent kénitra, je courrais derrière lmoustiq ( tenant sa djellaba des deux mains) du lycée Mohammed V à Souk Tnine, en criant aux passant Ched Ched Ched !!!! A bout de souffle on s'est arrêtés à bonne distance l'un de l'autre ... grillant chacun de son coté une cigarette au détail ... ce jour là j'acceptais mon surnom de Ras L3agba ( que les reliefs de ma tête d'ado justifiaient quelque peu je dois dire ).
Ca a donné suite à une sorte d'Agba attitude, faite d'amitié au dessus de toute considération, de fidelité à toute épreuve, d'aventures en tous genres. Le cercle s'est élargi et Ras L3agba est devenu une sorte de signe de ralliement. Un titre qui supposait d'abord le don de soi aux copains. Nous avons édité par photocopie et montage manuel un Agba Magazine relatant mensuellement nos exploits. Nous avons aussi accepté ( après vote) un membre féminin auquel fut trouvé le joli titre d'Aiguebelle...
Un quart de siecle après, ne subsiste que le souvenir du clan des Ras L3agba ... Quant à l'Agba attitude .. c'est peut être sa quête inaboutie, qui me fait encore prendre seul mes cafés ...
PS Ras L3agba signifie littéralement tête en pente
